Contrairement à ce que laisse supposer l’outil de prévention du ministère de la santé, la spiritualité n’est pas une pathologie sociale. Le simple fait qu’elle figure pourtant dans les repères « à risque » installe dans la société un soupçon symbolique infondé et inique.
Dérivomètre - extrait

Le ministère de la santé a récemment publié un « Dérivomètre », outil destiné à aider le public à repérer des risques de « dérive sectaire » dans le domaine des pratiques de soins non conventionnelles. L’objectif de protection est légitime : personne ne peut accepter qu’un praticien promette une guérison, pousse un patient à abandonner un traitement nécessaire, exerce une emprise psychologique, l’isole de ses proches ou tire profit de sa vulnérabilité.

Mais la manière de prévenir mérite une attention particulière : il s’agit de traiter de question très sensibles. La bonne intention ne doit pas elle-même être source d’abus. En effet, certains critères proposés par l’outil peuvent susciter une sérieuse inquiétude. Sont notamment évoqués le fait de critiquer la médecine, la science ou les traitements, ou encore d’employer les mots « énergies », « vibrations », « spiritualité » ou « mystique ».

Or ces termes, pris isolément, ne désignent ni une emprise, ni une tromperie, ni une mise en danger.

Examen critique

La médecine elle-même repose sur l’examen critique, la confrontation des hypothèses et l’évolution permanente des connaissances. Critiquer une pratique médicale, une recommandation, la manière dont un soin est dispensé ou le manque d’écoute d’un patient ne revient pas à rejeter la médecine. Non plus que s’inquiéter des maladies nosocomiales ou dénoncer les conflits d’intérêts. Cela peut relever de l’éthique, de l’expérience vécue, du débat scientifique ou politique, ou simplement du droit du patient à comprendre et discuter son parcours de soin.

De même, la spiritualité n’est pas une pathologie sociale. Elle peut désigner une foi religieuse, une quête philosophique, un rapport symbolique au monde, une pratique méditative ou un besoin existentiel face à la maladie. L’accompagnement spirituel, lorsqu’il est librement demandé, respectueux et non substitutif aux soins, peut contribuer au réconfort, à la dignité et au sens que chacun donne à son épreuve.

Les précautions affichées (« aucun signe ne suffirait à lui seul à caractériser une dérive ») ne dissipent pas entièrement le problème. Dans l’esprit du public et dans les reprises médiatiques, le simple fait de faire figurer certains mots dans un outil consacré aux dérives sectaires crée une association durable : pratique complémentaire, langage spirituel ou approche naturelle deviennent suspects. La nuance juridique demeure, mais le soupçon symbolique s’installe. Il installe, dans l’esprit du public, des journalistes et des institutions, une présomption de dangerosité à l’égard de personnes qui n’exercent ni pression, ni emprise, ni tromperie, ni incitation à renoncer aux soins.

Deux exigences complémentaires

La vigilance devrait donc porter non sur un vocabulaire ou une conviction, mais sur des faits précis : pression, promesse de guérison, mensonge sur les compétences, détournement des soins, abus de faiblesse, captation financière, rupture organisée avec l’entourage ou les professionnels de santé. Et devrait s’analyser au cas pas, et de façon contradictoire. Ce qui n’est jamais fait.

Cela doit alerter.
Prévenir les dérives sectaires est un devoir collectif. Préserver la liberté de conscience, le pluralisme des approches et le droit à un accompagnement spirituel digne en est un autre. Ces deux exigences ne s’opposent pas : elles demandent un outil public plus rigoureux, plus équilibré et centré sur les abus réels plutôt que sur les mots, au risque de stigmatiser abusivement des approches légitimes ou d’être reçu comme de la pure propagande. Et d’être alors pernicieusement contreproductif.

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