Si le salut se réduit au combat écologique et à la défense des pauvres, alors n’importe quel humaniste sincère est « sauvé ». Qu’apporte alors de plus le christianisme ? Seulement « l’espérance » ?
La paix via la Transdiciplinarité

​Un Dieu créateur, Quel sens face à la science et la souffrance ?

Philippe Deterre, Jean-Marie Ploux. Salvator, 2020.

Ce livre est écrit par deux prêtres, membres de la communauté Mission de France. L’un est astrophysicien et biologiste (Philippe Deterre, directeur de recherche au CNRS), l’autre théologien (Jean-Marie Ploux). Il se présente comme une conversation à deux voix sur une question brûlante : comment croire en un Dieu créateur à l’heure de la science moderne et de la souffrance du monde ?

Selon eux, le Dieu « horloger » qui aurait fabriqué le monde comme un bijou, puis l’aurait laissé tourner tout seul, n’existe pas. Cette image confortable, véhiculée par le déisme pendant des siècles, ne résiste ni à Darwin ni à Hubble.

Pour Deterre, l’évolution, le hasard, les lois de la physique ne sont pas des objections à la création. Ils en sont le mode d’emploi. Dieu ne crée pas « à côté » du monde : il le soutient de l’intérieur, en continu. Une présence, pas un artisan.

La « faiblesse » de Dieu n’est pas un ratage

Et la souffrance ? Non, elle n’est pas un châtiment. Ni une « épreuve » que Dieu enverrait pour nous faire grandir. On ne s’en sort pas plus en disant « c’est un mystère ». Leur piste : un Dieu qui ne domine pas, mais qui accompagne, qui même descend dans l’arène. Un Dieu qui souffre avec les hommes plutôt qu’un Dieu qui regarde souffrir. Un Dieu volontairement « faible ». C’est le pari théologique du livre, dans la lignée de la kénose : Dieu se dépouille de sa puissance pour laisser exister le monde et la liberté humaine. Sa « faiblesse » n’est pas un ratage. C’est le choix d’un amour qui ne s’impose jamais.

Mais après Auschwitz, après les tsunamis, après tant de nuits blanches, qui a encore envie ou besoin d’un Dieu tout-puissant qui pourrait tout empêcher et ne le fait pas ? La réponse (un Dieu qui souffre avec nous) console-t-elle vraiment celui qui souffre ? Le livre ouvre une porte mais nous laisse sur le seuil.

C’est la première critique que j’adresserais à cet ouvrage : nous laisser sans ressource face au Mal et au Malheur, sauf à opter pour la foi catholique (la rédemption par la mort du Christ sur la croix et la résurrection). Et à s’émerveiller de « la gratuité de l’amour inconditionnel de Dieu ». Des croyances sans lien aucun avec ce que la science peut nous dire aujourd’hui.

Du Dieu créateur au Dieu sauveur

De même, les auteurs mettent en avant un Dieu, non plus « créateur », mais un Dieu « sauveur ». Ils reconnaissent que ce mot comporte bien des « ambiguïtés ». En effet, le livre ne dit jamais clairement : Sauvé de quoi ? De la mort ? Du péché ? De l’absurde ? De la solitude ?
Sauvé par qui ? Par Dieu seul ? Par le Christ ? Par l’engagement ?
Sauvé comment ? Par la foi ? Par les œuvres ? Par la grâce ?
Sauvé pour quoi ? Pour la vie éternelle ? Pour une vie plus humaine dès maintenant ?

Le contenu concret qu’ils en donnent (combat écologique, défense des pauvres) n’est pas spécifiquement catholique : un athée, un bouddhiste ou un agnostique engagés peuvent en dire autant. N’importe quel humaniste sincère est donc aussi « sauvé ».

Deux conceptions du « salut »

En réalité, deux conceptions du salut coexistent dans le livre sans être articulées. Un salut horizontal : libération, justice, soin de la création, dignité des pauvres. Ce salut se vit dans l’histoire, se mesure à des effets visibles et n’a rien de spécifiquement chrétien.
Un salut vertical : rédemption par la croix, résurrection, vie éternelle. Ce salut se vit dans la relation à Dieu, échappe à toute vérification et est proprement chrétien.

Le livre oscille entre les deux. Avec le premier, la foi devient crédible auprès des modernes (engagement, écologie, solidarité). Avec le second, comme socle incompressible (croix, résurrection), il est « sauvé ». Mais il ne dit jamais comment les deux s’articulent. Le salut horizontal est-il une conséquence du salut vertical ? Un substitut ? Un signe ? Une préparation ? Rien n’est tranché.

Ce qui distingue le catholique du matérialiste ou de l’athée reste « l’espérance », de l’ordre de la croyance intime, et non une capacité spécifique, différente, d’agir dans ou sur le monde.

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